La carte et le territoire

La carte et le territoire

Le soleil d’été plombe sur ce qui reste de la pluie tombée la nuit précédente. L’air est chargé d’odeurs végétales, terreuses, et d’une humidité à couper au couteau. Le silence est celui de la campagne : mâtiné de stridulations d’insectes et de chants d’oiseaux. Je m’arrête pour consulter Google Maps. Je suis au milieu de nulle part et je m’amuse comme un fou.

L’objectif? J’en ai changé trois ou quatre fois depuis mon départ de Bromont ce matin. Au début, c’était Mansonville. Ensuite, Sutton. J’ai finalement décidé de rallier Frelighsburg. Chaque fois, je cherche la voie la plus improbable, le chemin de traverse, la route qui m’amène au-delà de la route.

La carte s’étale sous mes yeux. Le territoire m’appartient entièrement. Mon gravel bike me permet de voir autrement les inextricables entrelacs que forment les chemins de terre et de bitume sur l’écran. Ils étaient autrefois une source d’inquiétude. Qu’est-ce qui était roulable? Ma rutilante monture de route allait-elle en sortir indemne, et surtout, quel niveau de plaisir prendrais-je à y rouler assez lentement pour éviter les trous, les cailloux ou les rigoles?

Assez vif pour le cyclocross, suffisamment stable pour dévaler des routes pierreuses et accidentées, mon nouvel engin me permet d’arpenter l’envers du décor, la face cachée du paysage. Et je peux le faire avec le couteau entre les dents si ça me chante.

Je viens de quitter la route asphaltée autour d’Abercorn. J’emprunte les chemins selon l’envie, en tentant de garder le cap vers l’ouest et d’éviter la frontière toute proche. Le bout des terres cultivables s’offre à moi. Les granges, les fermes, les petites maisons d’été qui bordent les rivières et les lacs. La pluie de la veille a tavelé les chemins de trous d’eau sombres qui font de drôles de motifs boueux, et certains passages sont de véritables planches à laver que je franchis en riant. Mais le plus souvent, la surface est meuble, mais stable, et je trouve ici une paix qui n’existe nulle part ailleurs, sinon en forêt. Le trafic automobile est presque inexistant. Anecdotique, disons. L’air est chargé d’odeurs émanant des champs, des bosquets d’arbres et des secteurs boisés. La lumière est blanche, pure, comme elle l’est uniquement l’été, à la campagne, et les quelques sons qui ne proviennent pas de la nature sont ceux d’un tracteur qu’on démarre, ou d’un chien de ferme qui jappe au loin.

Je franchis quelques côtes sablonneuses qui mettent à l’épreuve la traction de mes pneumatiques. Puis une autre, très longue, dont la hauteur m’empêche de voir au-delà. Mon souffle est court au sommet, mais c’est la vue qui me le coupe. Des vallons verdoyants, traversés d’une bande de terre dorée que je m’apprête à parcourir. Un horizon qui paraît sans fin. Je m’arrête à nouveau, cette fois pour manger un peu. Combien de kilomètres m’attendent encore? Peu importe. J’arrêterai au prochain village pour me ravitailler. Puis je trouverai bien une autre route aussi bucolique que celle-ci pour rentrer. À moins que je fasse un détour, en arrivant, vers le mont Shefford? J’ai déniché une belle route de terre dans ce coin hier. Près d’une rivière, des pickups et quelques vieilles autos étaient stationnés, des gens se baignaient…

Je suis traversé par quelque chose de simple et de beau. Le sentiment que tout est possible. Que ce territoire est sans obstacles. Le temps et les chemins m’appartiennent.