Frères d’armes

Frères d’armes

C’était une vraie folie, je vous jure.

 Un départ en côte. 2000 mètres de dénivelé positif, de la garnotte sur 75 km. Et les allumés devant nous avaient décidé de foutre le feu au peloton dès les premiers mètres.

 Après 4 km, je me suis retourné. J’avais les bronches à vif, les jambes qui brûlaient. Derrière, il ne restait déjà plus personne.

 Devant, il y avait Bruno, Vincent, Mathieu et Jean-Sébastien. Une vingtaine de mètres nous séparaient, tout au plus. Mais au rythme qu’imposait Bruno, ça avait plutôt l’air de 100. Ayant tout donné pour parvenir à recoller, je n’avais pas assez de jus pour rester accroché. Je me suis laissé déporter, de peur de faire sauter le moteur. J’ai aussitôt été rejoint par Pascal, alias Babus.

 Pour presque tout le reste de la course, nous allions nous épauler pour conserver notre position, pour tenter de reprendre la tête, pour survivre dans les descentes sous la pluie, dans la brume, maintenant un rythme solide dans les montées brutales.

 La première édition de la Buckland sur gravelle n’était pas exactement un festival de la tendresse. Et Babs allait s’avérer, comme chaque fois que je me suis retrouvé en sa compagnie dans ce genre de situation, un excellent frère d’armes.

 J’aime ces alliances spontanées qui naissent de la course. Ici, on préfère travailler ensemble plutôt que d’être seul. Tant sur le plan psychologique que sportif, la chose est souhaitable. En solo, la menace du ralentissement plus ou moins conscient ou du manque de courage est constante. Dans une course de gravelle où l’on risque, comme dans un raid de vélo de montagne, de finir seul ou isolé en petites cellules, la solitude est dure à porter. On souffre mieux à deux, ou à plusieurs. Le courage passe d’une main à l’autre, on le brandit lorsqu’il fait défaut à nos acolytes. «Allez, let’s go, ça va bien.» Même si, non, ça ne va pas toujours bien.

 Après seulement quelques minutes, Babs s’est assuré que j’avais assez à boire : pas question de nous arrêter aux ravitos. Il a imposé le rythme pour une vaste partie de la chasse que nous donnions, sans réel espoir. Mais avec la fougue et l’abandon que nécessitent les virées en chasse-patate.

 Devant, Vincent avait abandonné. Nous serions éventuellement rejoints par Jean-Sébastien, victime d’un problème mécanique. Puis, un peu plus loin, au sommet d’une bosse spectaculaire, nous avons vu les deux meneurs pour la dernière fois. Il restait les deux tiers de la course à faire lorsqu’ils sont disparus pour de bon.

 Le reste de l’épreuve est à ranger dans le grand cahier des souvenirs sportifs. Une belle folie, avec Babs comme capitaine. Jamais je n’aurais aussi bien roulé, ni descendu aussi vite s’il n’avait pas imposé ce rythme. Du moins, c’est l’impression que j’avais.

 Peut-être Jean-Sébastien a-t-il ressenti la même chose? Et Babus se sentait sans doute ragaillardi par notre présence. Ils étaient probablement heureux de ne pas être seuls, eux aussi.

 Et si j’allais les regarder partir dans la dernière montée, incapable de m’accrocher à la toute fin, je ne leur en voudrais pas le moins du monde.

 C’est ainsi que le jeu est fait. Et c’est ce que j’apprécie du cyclisme : mélange de force et de tactiques, d’amitiés et de roublardises, c’est une partie de poker entre amis, en mouvement. La cagnotte : un peu de gloire, beaucoup d’histoires, d’heureuses rivalités et l’envie de recommencer. Pour l’ivresse de la vitesse, pour le désir de vaincre, pour l’aventure.

 Et pour les frères d’armes qui nous accompagnent dans nos plans de fous.